Vivre son voisin au village

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L’histoire des conflits de voisinage s’inscrit à la croisée des champs disciplinaires. Par son objet, elle constitue un sujet d’histoire rurale et, dans ce champ, elle se rattache aux études sur la « conflictuosité »[1] — veine encore peu exploitée de l’histoire rurale — concept que Frédéric Chauvaud intègre dans une société du face-à-face où chaque « être-en-compte » tient l’inventaire de ses inimitiés et différends. Les sources auxquelles fait appel cette recherche la placent au cœur de l’histoire du regard croisé entre justice et justiciables. En outre, par la méthode mise en œuvre, elle s’insère dans une histoire sociale fine et nominative, suit le sillon creusé par les ethnologues[2] et s’inspire, quant à la démarche, de la synthèse dressée par Ronald Hubscher en 1983 qui fusionne, dans l’équilibre, les approches historique et anthropologique[3]. Un autre regard sur les conflits et les violences est né avec les travaux d’Alain Corbin[4] et de Frédéric Chauvaud[5] qui ont montré que les rixes, les injures, les haines et les coups scandaient la vie quotidienne du monde rural, tout en dépassant les analyses d’Eugen Weber qui ont pu conduire à ne percevoir les paysans que comme des « sauvages » finalement acculturés par la IIIe République[6]. Frédéric Chauvaud a rappelé que longtemps « les conflits qui secouaient le peuple des campagnes, ont été englobés dans l’étude citadine des mœurs »[7]. Il était de bon aloi de décrire alors l’agressivité paysanne, la multitude brutale et sauvage, le peuple des campagnes, laborieux et dangereux[8], qui semblait ressortir d’une histoire naturelle de la violence[9] ou de la geste des « primitifs de la révolte »[10]. Au contraire, les conflits de voisinage ont contribué à rythmer les relations humaines dans les campagnes en créant ou en alimentant les réseaux. Or, l’histoire des conflits de voisinage, située à la croisée des disciplines historique et anthropologique reste en grande partie à écrire. Certes, les analyses quantitatives ont appris à compter les « affaires » petites et grandes mais, étudiés à une échelle fine, les conflits offrent au chercheur une entrée dans l’histoire des sensibilités et de leur évolution. Ils informent sur l’évolution de la norme, du tolérable ou de l’interdit : à partir de quand l’odeur du tas de fumier dans la cour commune devient-elle insupportable ? Comment cette nuisance olfactive est-elle prise en compte par les figures de l’ordre, la justice de paix ? Qu’est-ce qui est justiciable et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Autant de questions qui invitent à revisiter la taxinomie judiciaire qui oppose ainsi aux représentations paysannes les catégories de l’ordre. À la manière des géographes, il faut replacer ces représentations dans un espace vécu, c’est-à-dire « tous les lieux qu’un homme a fréquentés au cours de sa vie et […] les valeurs qu’il attache à chacun d’eux »[11]. C’est autour de cet espace social villageois à la fois très concret — car mesurable avec précision — et ancré dans l’imagination — car objet de projets et de désirs — que se cristallisent les enjeux locaux, variés et enchevêtrés. À ce titre, et comme le rappelle Frédéric Chauvaud, certains développements éthologiques, prudemment maniés et arrimés à un contexte social, offrent d’intéressantes perspectives sur le sentiment du « Moi »[12] et de la propriété[13]. En ce sens, la définition de la distance sociale comme distance fonctionnelle entre les individus assurant à chacun l’intégrité de son espace personnel, vécu comme un langage muet, a offert ici quelques perspectives de recherche[14]. Enfin, Alain Corbin a noté que ce sont les anthropologues qui ont appris aux historiens « à considérer les structures de la parenté, la distribution des rôles sexuels, la mémoire longue et les mécanismes de l’interconnaissance »[15].

[1] Néologisme inventé par Frédéric Chauvaud et qui dépasse, tout en l’englobant, la traditionnelle conflictualité. À partir de là, le mot sera utilisé sans guillemets.

[2] Gérard LENCLUD, Élisabeth CLAVERIE et Jean JAMIN, « Une ethnographie de la violence est-elle possible ? », dans Études rurales. Revue trimestrielle publiée par le Laboratoire d’anthropologie sociale, n°95-96, juillet-décembre 1984, pp. 9-21.

[3] Ronald HUBSCHER, « La France paysanne : réalités et mythologie », dans Yves LEQUIN [dir.], Histoire des Français, XIXe-XXe siècles. Tome 2 : La société, Paris, Librairie Armand Colin, 1983, pp. 9-152.

[4] Alain CORBIN, Le village des cannibales, Paris, Éditions Aubier Montaigne, 1990, 204 p.

[5] Frédéric CHAUVAUD, Les passions villageoises au XIXe siècle. Les émotions rurales dans les pays de Beauce, du Hurepoix et du Mantois, Paris, Éditions Publisud, 1995, 272 p.

[6] Eugen WEBER, Peasants into Frenchmen. The Modernization of Rural France, 1870-1914, Stanford California, Stanford University Press, 1976, 615 p. Traduction française : La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, Paris, Librairie Arthème Fayard/Éditions Recherches, 1983, 844 p.

[7] Séminaire de l’axe rural lyonnais du Centre Pierre-Léon, mars 1997, animé et dirigé par Jean-Luc Mayaud. Qu’il trouve dans ces pages l’expression de notre gratitude.

[8] Sur ce point, citons Balzac : « L’homme absolument probe et moral est, dans la classe des paysans, une exception. Les curieux demanderont pourquoi ? De toutes les raisons qu’on peut donner de cet état de choses, voici la principale : par la nature de leurs fonctions sociales, les paysans vivent d’une vie purement matérielle qui se rapproche de l’état sauvage auquel les invite leur union constante avec la nature », Honoré de BALZAC, Les paysans, Paris, Éditions Gallimard, 1975, 495 p. Page 88.

[9] Konrad LORENZ, L’agression, une histoire naturelle du mal, Paris, Éditions Flammarion, 1969, 314 p.

[10] Éric HOBSBAWN, Les primitifs de la révolte dans l’Europe moderne, Paris, Éditions Fayard, 1966, 320 p.

[11] Armand FRÉMONT, La région, espace vécu, Paris, Presses universitaires de France, 1976, 223 p. Page 78.

[12] Il a semblé plus judicieux de choisir d’appliquer une majuscule à ce nom qui constitue à la fois l’individualité et la personnalité du sujet, personnalité qui s’affirme en excluant les autres. Chez Freud, le « moi » distingué du « ça » et du « surmoi » permet une défense de l’individu contre la réalité et contre les pulsions. Dès lors, la majuscule se justifie comme « Moi idéal », c’est-à-dire la position du « moi » relevant de l’imaginaire ou du narcissisme infantile. À partir de ce point, il ne prendra plus de guillemets.

[13] Robert SOMMER, « L’espace personnel » dans La recherche en éthologie. Les comportements animaux et humains, Paris, Éditions du Seuil, 1979, pp. 271-287.

Edward T. HALL, La dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil, 1971, 254 p.

[14] Erving GOFFMAN, La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1 : La présentation de soi. Tome 2 : Les relations en public, Paris, Les Éditions de Minuit, 1973, 2 vol. 240 p. et 361 p.

[15] Alain CORBIN, préface à Frédéric CHAUVAUD, Les passions villageoises au XIXe siècle… ouv. cité. pp. 5-6.


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